
Mes compositions textuelles et colorées condensent une expérience de vie et portent des affects, des blessures comme des aspirations. Elles constituent la matière symbolique et sensible de la série Alchimie de la résilience. Elles s’articulent autour d’un répertoire d’allégories chromatiques : L’orange des carottes cuites (faisant référence à une issue irrémédiable), Le bleu des ecchymoses (les chocs et les coups durs), Le rouge de mon compte (pour évoquer la précarité financière), Le blanc des nuits (insomnie), Le vert des espoirs (aspiration), Le sang de mes additions (héritage colonial), Le rose de mes épines (vulnérabilité).

Je vous présente ici trois dimensions essentielles de ma démarche : l’alchimie de la couleur, le choix d’une vie d’artiste et l’œuvre comme objet patrimonial.
1. L’alchimie de la couleur
Échelle et espace
Mon parcours professionnel oscille entre le print et l’art visuel : graphisme et arts plastiques se nourrissent mutuellement et se croisent dans mes projets. Cette double pratique m’a appris à intégrer la contrainte à mon processus de création. C’est ainsi que la taille de mes œuvres a longtemps porté la trace de mes espaces de travail exigües. Avec Alchimie de la résilience, je cherche à dépasser ces limites spatiales : explorer des formats bien plus vastes, sans perdre la densité chromatique qui caractérisent mes travaux A4.
Couleur et symbolique
Les couleurs sont pour moi un langage universel, un réservoir d’images et de sensations. Elles expriment ici à la fois des réalités sociales et des états intimes. Dans mes projets antérieurs comme Zebra, à la rencontre de l’autre ou dans la série Possibles parcours, elles étaient déjà centrales. Aujourd’hui, je développe ce vocabulaire autour des primaires du CMJ(N) : cyan, magenta et jaune enrichies du noir et du blanc.

Matériaux et techniques
Pendant une quinzaine d’années, mon outil de prédilection fut le feutre, acrylique ou à l’huile. Mais pour expérimenter la couleur plus librement et peindre à grande échelle, j’ai découvert l’encre acrylique. Elle m’ouvre de nouvelles possibilités : projection comme à la bombe aérosol, lavis délicats, ou dessin au pinceau voir au feutre. Ce médium me permet d’unir spontanéité, expérimentation et maîtrise chromatique.
2. Le choix d’une vie d’artiste
La valeur de l’art
Mon choix s’inscrit dans un contexte insulaire : grandir à Sandy-Ground dans une famille nombreuse et recomposée, vivre les ouragans successifs, quitter l’île pour les études. Ces expériences ont contribué à un certain détachement matériel. Je suis seul garant de la conservation de mes œuvres, dont beaucoup n’ont jamais été montrées à un public averti. Dans ces conditions, comment évaluer la valeur de mes « pièces de papier » et de mes « amas de plastiques » quand le manque d’espace m’oblige à choisir ce qui traversera le temps ? Je m’interroge sur le sens et la valeur de mon travail.
Le prix de la décision
Je n’aime pas le goût du risque, et choisir l’art comme orientation de vie a été une décision longue et difficile. Etre artiste relève d’un choix de vie conjoncturel, loin de toute évidence structurelle. J’ai accumulé expériences, échecs, accomplissements et fais preuve de beaucoup de volonté pour oser franchir ce pas. Le plus dur pourtant reste d’accepter mon contexte personnel et mes conditions de vie. Cette série constitue par ailleurs un pied de nez aux dépressions que j’ai pu vivre ces 15 dernières années. Elle est une affirmation par l’œuvre, un acte de résilience face aux difficultés de la vie.
3. L’œuvre comme objet patrimonial
Existence et reconnaissance
« Reste à ta place ! » : cet ordre implicite résonne comme une injonction à l’invisibilité. Mon travail lui répond en affirmant mon existence et ma détermination à être considéré. Chaque pièce marque un temps, le mien, dans mes passages à Saint-Martin, dans la Caraïbe, dans les métropoles, sur Terre. Ces œuvres aspirent à devenir un jour des objets de valeur pour mes enfants. Si cette reconnaissance doit advenir après ma mort, qu’il en soit ainsi. L’important est de laisser une empreinte et un patrimoine possible.
Héritage patronymique
Mon travail sur mon nom, FAZER, m’a permis de me réapproprier ce patronyme que je percevais d’abord comme uniquement celui de mon père. J’ai envisagé de porter celui de ma mère ou de mes grands-mères, mais chaque choix reste marqué par un arbitraire patriarcal. Accepter mon nom, le porter et le transmettre à mes enfants fait partie intégrante de ma démarche : l’œuvre, comme le nom invoque des héritages familiaux, coloniaux et patrimoniaux et engage une responsabilité de transmission.
Conclusion
Couleur, décision et héritage forment les trois faces de cette alchimie. Alchimie de la résilience n’est pas seulement un projet pictural : c’est une manière de transformer blessures et contraintes en matière de création, d’affirmer un choix de vie et de préparer une transmission. Peindre devient à la fois un acte de résistance, une déclaration d’existence et un legs à venir.

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